Peut-être que je ne parle que d'elle. Peut-être.N'empêche que tu me donnes envie de nous unir, sales gosses, échevelés, chasseurs de mentholées, de bouger mon cul et de conquérir le petit monde poussiéreux de mes insomnies qui me donnaient avant tant de peines et d'inquiétudes, de lire, danser, chanter avec une voix de fausset, de te croire, de te consommer jusqu'à ta plus simple substance, fumer tes cheveux roussis, sucer ton nez bossu, croquer des yeux et, une dernière fois, enduire jusqu'à ce qu'il disparaisse ton petit corps de cendres alors que tu m'infliges les mêmes souffrances ; tu me donnes envie de vivre et d'écouter, comprendre et aimer, d'améliorer la moindre parcelle de mon être pour te mériter, toi et ta logique ingénue, touffue, fouillis et si juste, tes sarcasmes au quarante-huitième degré et quelques, de réduire à moins que rien les imbéciles qui ne t'ont pas compris, de devenir surmoi, d'être sans paraître, comme toi et tes semblables, de tuer le chat et trouver dans son ventre la souris qui dormait ; d'arrêter tout, même si c'est contradictoire, d'être un paradoxe et un idiot parvenu, de boire une limonade fraîche encore, encore, encore, de me jeter, encore une fois, dans tes bras sans force, dans ton visage sans couleur, dans tes cheveux emmêlés, comme une petite morte mollasse, une petite morte moralisatrice et insupportable, qui déformerait son visage comme toujours à l'extrême, plutôt qu'expliquer par des mots son sentiment ; tu me donnes encore et toujours, comme au premier jour, d'explorer jusqu'au bout ta petite personne, même si tu me l'a déjà déroulée, gentillement, tranquillement, de te découvrir encore et encore, et encore et encore, de te parler simplement, te comprendre, t'élucider, et de boire, comme toujours, cette foutue limonade qui me débectait tant, de dessiner avec toi, d'inventer des histoires pourtant pleines de sens, libérés et concrets du fait de nos isolement, de regarder la fumée qui entrait directement par tes narines quand je te défiais, d'écouter pour toujours la petite voix qui répétait "J'ai tant de chance, j'ai tant de chance.", au fond d'un bistrot qui ressemblait à ma chambre, au fond de ta petite chambre puante et surchargée, près de ton mur, de ton chat, de ta main et ton piano, de t'écouter toujours autant, de pleurer encore une fois dans ton cou quand tu pleures dans le mien ; tu me donnes envie de pardonner sans hauteur, à Théo qui t'aimait, aux autres quoi qu'ils pensent, de contredire tout toujours comme tu le faisais, d'être tout comme toi ; tu m'as donné tellement d'envies et de moments, silencieux et corrosifs, de reconnaissances et de compréhensions, tu m'as donné envie d'aimer tout ces amis que tu perdais autant que tu les aimais, et de comprendre, comme tu le faisais, les schémas divers et complexes des gens qui m'entourent, et envie, forcément, de te remercier de m'avoir laissé te comprendre. Je m'en fous que personne ne lise rien nulle part si toi tu lis tout ça. Je suis parti à cause de la solitude et j'avais bien tord ; ici il me semble que personne jamais n'aura de liens si forts avec moi, je suis parti par solitude mais je n'ai besoin que de toi. Est-ce que c'est trop direct pour toi de te dire que tu me manques, terriblement, atrocement ; sans doute. Et je sais bien que je te fais souffrir en écrivant cela, et je sais bien que ça ne te dérange pas. Je rejoins apparemment donc la longue liste de tes amis perdus, mais à part ta Margot, je vais être un des seuls qui te dira pour toujours qu'il t'aime, quoi que tu deviennes, parce qu'en un an je t'ai plus aimé que les plus grandes et plus vieilles connaissances de ma vie.
Et plus tard, quand on sera grands, on se mariera.